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Manifeste des petites mains

Au cours d’une discussion avec des acteurs de l’édition en SHS, j’ai surpris et été surprise par une formule que je n’ai pas sû immédiatement décrypter, qui m’est apparue à la première écoute aussi juste que son contraire :

[mots] Elle1 est les petites mains sous la table [mots]

Je ne pourrai exactement retrouver le contexte précis dans lequel s’inscrit cette bribe, je sais qu’il était sans ironie, juste pour désigner, presque innocemment. Savoir si cette expression est juste ou non, si elle désigne bien la personne à laquelle elle est assignée n’est pas la question ici. C’est une formule comme tant d’autres expressions que nous utilisons pour préciser une pensée.

Anodine, gratuite, innofensive dans le flot des paroles.

Mais, hantée depuis par l’image qu’elle porte, j’y reviens ici pour comprendre sa charge sémantique et symbolique : qu’est ce que ces “petites mains sous la table” qui continuent à me trotter en tête ?

Petites les mains, oui peut-être, mais assurément lourdes de sens.

Je veux ici les décrypter, lire entre les lignes de leurs paumes, pour comprendre où elles font grincer leurs ongles.

les petites mains sous la table
groupe nominal pluriel avec adjectif qualificatif groupe du complément circonstanciel de lieu avec préposition

Les deux pôles (nominal et circonstanciel) portent chacun leur lot de sens.

Les petites mains sans parole #

Les petites mains, ce sont ces doigts qui s’agitent sur des tâches répétitives, souvent ingrates.

Les petites mains, ce sont celles de cette ouvrières gardée dans l’ombre de son emploi.

Ceux et celles qui aiment l’analogie entre texte et tissu2 auront de quoi nourrir leur métier, voici un nouveau lien entre le fil et le mot : les petites mains ont désigné au XIXe siècle un grade dans l’organisation des atelier de couture : les premières mains dirigent les petites mains qui exécutent. Ces cousettes sont toujours au féminin parce qu’on sait, depuis le temps, que les mains des femmes sont bien plus délicates et fines par nature et donc parfaitement adaptées pour effectuer des travaux sensibles, rapides, ne demandant pas trop de réflexion par leur caractère hautement itératif.

Les petites mains sont celles des ouvrières dans le tissu, mais aussi celles des vierges courtisées dont on baise la blancheur, celles des enfants qui ont les doigts courts, ou celle de voleurs et leur talent de passe-passe.

Le point commun entre ces différentes figures, majoritairement des figures du féminin tel que décrit par le masculin, c’est qu’elle sont silencieuses, discrètes, furtives (sauf pour les enfants). Leurs existences est celle d’un maniement aux dix doigts invisibles. Elles “font, font et puis s’en vont” sans qu’on les nomme.

Le sous la table mystérieux #

Sous la table, c’est l’endroit des pieds qui font connaissance, qui butent parfois, c’est l’endroit où on se cache pour des affaires, c’est là où on cuve son alcool, c’est l’espace d’attribution des parts de la galette, c’est l’espace des miettes que les bouches en faim ramassent, et le non-lieu de commerces et négociations irrégulières.

Sous la table, on troque, on cache, on fait en douce et en murmure.

Et sous la table, c’est aussi le gabarit plus flou de “sous le bureau”, la formule plus violente par l’évidence de son sousentendu, l’héritière et le marqueur d’une suite taboue d’abus professionnels et politiques.

Quelques questions #

Face à ces deux non-dits chargés de sens, j’ai chargé mon esprit scientifique d’examiner leurs concordances et de produire plusieurs questions :

  • Est ce qu’à deux, ils parviennent à dire quelque chose de plus que la figure du mystère, du laissé de côté, de la coulisse ? Est ce que leur redondance les annule ?

  • Est ce que les petites mains étaient trop visibles pour qu’elles soient logées désormais sous une table ? Est-ce que par exemple elles détournaient l’attention sur la table au point d’empêcher les têtes de penser ?

  • Est ce que les petites mains ont vraiment l’espace de coudre sous une table ? Ou est-ce qu’elles sont attachées à produire d’autres gestes ?

Prêter son corps à l’expression #

Je suis en édition, j’ai donc décidé de creuser la question, de faire l’expérience des petites mains sous la table selon différentes configurations (moi et mes mains toutes entières sous le bureau, moi assise devant mon bureau les mains placées dessous, moi debout et mes mains toutes entières sous le bureau).

Et voici mes observations :

  1. il faut un bureau haut ou une chaise basse. Selon certaines configurations, il semble aussi tout indiqué de se mettre à genoux ou de trouver des positions alternatives pour prendre le moins d’espace.

  2. il vaut mieux en effet ne faire que des tâches répétitives, simplistes ou sans trop de responsabilités. Les tâches qui justement encouragent à faire vaguer son esprit ailleurs, à prendre un air pensif et à, par conséquent, lever la tête sont dangereuses et peuvent provoquer des bosses.

  3. il faut connaître son outil. Ceux et celles qui ont la capacité de taper à l’aveugle seront avantagés car, par le manque de lumière (la lampe restant, elle, sur la table), les yeux ne s’avèrent plus nécessaires au travail. Autant en réalité les fermer. Inutile également de tenter de communiquer depuis cette nouvelle station avec ses collègues. Le travail est désormais solitaire et isolant.

Au-delà de cette expérience – ratée peut-être par inadaptation de mon poste de travail –, les petites mains par certains aspects, font écho au travail éditorial qui nécessite des tâches répétitives d’un texte à un autre (correction, mise en page, relecture, publication, etc.) et d’une ligne à une autre d’un texte.

Sauf que, sans les petites mains, pas de grand texte.

Ce travail menu-mannuel fait le sens du produit final. La résonnance minimisante de la formule laisse penser que justement la pensée est ailleurs, hors des petites mains, que ces dernières ne disent rien dans la structuration d’un savoir, qu’elles s’agitent sans sens.

Au cours de 3 années passées à la coordination de la revue, j’ai activement participé à la publication de plus de 200 articles scientifiques. C’est également ma main (surtout la droite) qui appuyait sur le “bouton de publication”. Et en 3 ans, j’ai peut-être été publiée à valeur de 5% du nombre d’articles que j’ai publié.

Il ne s’agit pas ici de revandiquer une autorité, une propriété ou un pourcentage sur ces productions, qui, pour la majorité, discutent de sujets dont je ne suis ni spécialiste ni ne compte le devenir. Il s’agit de rappeler une place dans l’existence de ces productions, place qui a été la mienne mais qui a aussi impliqué nombres d’autres doigts. Les productions disponibles aujourd’hui en ligne ne sont pas pures au sens de vierges de manipulations : les petites mains les ont tripoté de multiples façons (et ces mains n’étaient ni celles de vierges ni celles d’enfants).

Le terme petites mains est un qualificatif qui peut être neutre ou valorisant (les bonnes petites mains en cuisine sont justement celles recherchées et bien formées). C’est pourquoi il ne s’agit pas de le bannir mais il semble important de s’accorder ici sur un point :

  • pour qu’elles puissent travailler sans cyphoscoliose,
  • pour qu’elles puissent garder les yeux ouverts,
  • pour qu’elles puissent choisir leurs positions, debouts ou assises,
  • pour qu’elles puissent être vues, entendues et reconnues,

Les petites mains ont leurs places #

sur la table du savoir3 #


Quelques petites mains en littérature4 #

Les brodeuses et convoitées : #

ZOLA, Rêve, 1888, p.99.

MALÈGUE, Augustin, t. 2, 1933, p. 346.

YOURCENAR, Archives du Nord, 1977, p. 331.

Les voleuses : #

ZOLA, Dr Pascal, 1893, p. 95.

Les enfances : #

FRANCE, Pierre Nozière, 1899, p. 57.

ZOLA, Pot-Bouille, 1882, p. 360.

MÉNARD, Histoire des anciens peuples de l’Orient, 1882, p. 185.


En écho la suite et la suite de la suite


  1. “Elle” renvoit ici à un membre d’une équipe éditoriale. ↩︎

  2. Par l’étymologie latine commune. ↩︎

  3. parce qu’on met des grandes phrases dans les manifestes. ↩︎

  4. J’aurai aimé citer Un barrage contre le Pacifique mais Duras désigne les mains de l’amant comme des “mains petites”, et ce n’est pas pareil. ↩︎


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