What are you doing Dave?
Dernière modification : 03/03/2026
Il y a quelques temps, on m’a invité à participer à un projet de création de cours – toujours enthousiasmant dans un contexte académique qui penche vers la coupure de cours – : un cours HN transversal.
il s’agit déjà de se demander ce qu’il y a de transversal entre nous de partagé entre les différentes humanités de commun dans le collectif
D’abord un remue-méninge, brassage des différents cervaeaux,
en ligne, en hybride
je capte une chose
d'autres m'échappent
je ne sais pas si elles sont importantes
on lève les mains et on alterne les points de vue
je me concentre sur ce que je capte
Et puis la version de travail m’arrive et je réalise, je comprends ce qui m’a échappé dans l’échange : l’invitation d’un autre, placé dès le début de l’écriture, à la version 0 ou presque.
Un copilote
comme le HAL d'un vaisseau dans lequel je me suis embarquée sans savoir
Je ne peux pas cacher mon premier mécontentement sur cette nouvelle
manifestement
il y a eu du bruit dans l'organisation du collectif
mettons la faute sur Teams qui a fait mauvaise équipe
Mais je prends sur mon flegme et décide de ne pas juger trop vite, laissant le bénéfice du doute à la machine comme Turing me l’a appris, le copilote n’y est pour rien s’il a été embarqué lui-aussi
ayons la politesse de ne pas prétendre de sa performance
mon collègue, en revanche, n'aura pas le droit à la même clémence
IA pour ironie académicienne #
À la lecture de cette première version, le constat tombe : c’est du jargon un peu halluciné qui n’est pas le jargon universitaire déjà lourd à la lecture. C’est-à-dire qu’il ne peut pas s’expliquer par la question « Qu’est ce que ça veut dire ? », il ne déguise pas quelque chose de simple par une formulation complexe qui lui donnerait sa noblesse d’élite. Il ne semble juste pas savoir ce qu’il veut dire, ce que l’on veut dire au fond car ce texte parle en notre nom, collectif à moitié consulté sur sa composition par la sourdité du remue-méninge.
Alors je m’astreins à la tâche de découdre le copilotage pour raccorder le présent texte avec le jargon universitaire de syllabus éprouvés. Pour toute personne ayant déjà fait de la couture : découdre est plus long quand on ne sait pas sur quels patterns le vêtement a été cousu. Et en effet, deux heures suivent donnant lieu à une reformulation intrusive (est en cause aussi mon profil d’éditrice) et impitoyable (là aussi peut-être juste mon caractère hostile naturel). Reste un texte qui me semble avoir souffert, avoir été taillé dans ses souffles, résultat que je ne trouve pas satisfaisant mais dont je ne peux rien faire de plus, de mieux sans le soutien d’un collectif humain.
j'aurai préféré repartir du blanc de la page
ça aurait pris moins de temps
moins d'énergie
moins de crispations
moins de café
La tâche de relecture et de commentaire en l’état a été d’autant plus pénible, longue et irritante qu’elle a impliqué des sous-tâches implicites : d’abord aller consulter le journal de conversation avec l’IA, ensuite aller consulter le document final puis comparer les deux pour comprendre ce qui a été gardé et dans quel but. Cet exercice m’a donné l’impression de trancher dans du vide, sans avoir à verser de larmes de gène.
Renvoyant le texte à la mer du commun, j’exprime à mes collègues, en toute honnêteté mais en restant polie comme Turing me l’a appris, ma perplexité vis-a-vis de l’utilisation précédente.
surtout pour un cours qui propose de former aux usages éthiques
et à la réflexion critique sur les IA
IA pour ironie académicienne
On m’entend, me répond en défendant une utilisation éthique (dont la mise à disposition de la conversation est le principal argument1) et je ne pourrais pas être plus en désaccord avec les différentes raisons. Je vais donc ici disséquer ces différentes raisons avancées, comme on ouvre un cadavre pour donner un diagnostic de mort subite.
- le contenu ne provient pas de l’IA ;
- le LLM est plus efficace que le prof/nous pour reproduire un format administratif sur la base d’exemple ;
- (petit bonus) le coût environnemental estimé est très faible (selon les dernières données fournies par les géants de l’IA).
1. Contenu Copiloté #
En bonne éditrice, et en bon esprit pervers, j’ai donc voulu faire l’expérience par un outil de comparaison de version : à combien est-ce un texte différent ?

De gauche à droite, les versions - du premier prompt au nettoyage avant partage jusqu’à la reformulation intrusive
je ne commenterais pas le flou des images.
2. Nous inefficaces #
Le travail d’enseignant-chercheur comporte pour le moins une forte composante de travail administratif. En tant que membre d’une institution, on fournit, remplit, valide un ensemble de documents selon des protocoles documentés pour nourrir la machine universitaire qui se trouve être papiervore. Il va sans dire que ce langage administratif n’est pas le plus lyrique et que, comme l’ensemble des littératures grises, il peut apparaître sans goût. Ce qu’il faut cependant rappeler c’est que ce langage est le produit d’un collectif pour le collectif : il n’est ni non-humain ni inhumain.
il est fort possible que Claude ou Copilote écrivent mieux Proust que Proust
si le but est uniquement de procéder à un enchâssement infinie de propositions
Mais ce que n’est pas le langage administratif, c’est autophage. Comme les autres intelligences, je reprends moi aussi des exemples pour imiter la forme administrative mais cette dernière ne trouve de raison que lorsqu’elle est adaptée au contexte : la création d’un cours HN transversal est un contexte qui fait bouger la forme administrative selon sa propre constitution.
Enfin, le dernier point, relève peut-être de ma sensibilité de la face,
garder la figure
faîtes ce que je dis et pas ce que je fais LIMITS
Au vue de l’utilisation encouragée par l’institution (voir mame et les robots), comment nous est-il possible de dire aux étudiant.e.s qu’ils et elles ne doivent pas utiliser l’IA, lorsqu’ils et elles pourront nous répondre la même chose : elle est plus efficace que moi. Comment est-ce possible de se plaindre de l’utilisation d’étudiant.e.s dans les travaux demandés et rendus quand nous-mêmes l’utilisons pour le rendu de documents déterminant pour leurs cursus : un plan de cours, un descripteur, une évaluation ?
à cet endroit, nous serons inefficaces à leurs yeux
et je leurs donnerai raison
3. Les Géants verts #
Je ne m’aventurerai pas à faire l’étude comparative entre le coût énergétique d’une requête Copilote et le coût énergétique de deux heures de travail de ma part (impliquant le café, le chauffage, le ronronnement de mon chat qui polue certainement plus qu’un prompt). Il reste tout de même antinomique de parler de faible coût environnemental et de géants dans la même phrase comme si un élément ne faisait pas partie d’un tout et que si l’industrie Coca-cola avait ses tords environnementaux, une de leurs bouteilles se recycle très bien.
Je ne suis pas satisfaite de ces arguments et le fait même de leur formulation me pose question.
cette question :
Les pratiques grises littéraires #
Depuis que le sujet court parmi nos disciplines, j’ai l’impression que les questions ne sont pas jamais complètement posée ou plutôt que l’on aurait mieux fait de toujours renverser les questions qui pourraient nous parvenir par réflexe :
- est-ce que c’est plus intelligent que moi, meilleur que moi ? rappelle une échelle de valeurs verticale où il semble important de rester en haut debout de la chaîne
et deviendrait : est-ce que la question même n’a pas un biais ? peut-être que nos critères et catégories ne fonctionnent plus peut-être que je ne sais pas si je suis moi-même assez intelligent pour savoir déterminer une intelligence selon d’autres critères que ceux de mon espèce
- est-ce que ça sait faire ce que je ne veux/peux pas faire ? est-ce que ça va bien faire la tâche que je laisse ? suppose en amont des questions d’intérêt, de temps d’énergie disponible, de complexité de la tâche à nos yeux
et deviendraient : que deviennent ces tâches concrètement et symboliquement ? pourquoi délègue t-on ces tâches ?
À chaque boucle, une chose me vient en tête : « J’ai besoin de relire Turing » pour me rappeler que la disruption (pas économique mais culturelle) n’est pas une excuse à l’impolitesse en réponse.
Il se peut, et c’est un pattern qui pave certainement les routes médiatiques de l’inscription depuis un moment, que le fait de déléguer une tâche d’écriture recouvre à plusieurs égards une forme de dévalorisation de la tâche en amont. Mes collègues acceptent désormais d’utiliser les outils, qu’ils conspuaient il y a quelques temps, pour des tâches administratives justement parce qu’il ne s’agit pas de L I T T É R A T U R E.
on passe de
« c'est pas pour nous ça, nous on est pas en informatique »
à
« c'est le moment d'entrer dans la modernité pour la littérature aussi »
Or, il ne s’agit pas d’autre chose que de littérature.
ces documents en pile
ces formulaires avec des protocoles d'entrée complexe
ces listes déroulantes
ces différentes nuances de grises écritures
Bien au contraire, c’est certainement ce que la littérature – discipline, corpus, département – a de plus concret, et de plus puissant parce que hautement performatif : les lettres de recommandation, l’offre de cours, le syllabus des cours, la documentation des programmes en ligne, etc. ont des impacts directs sur le système que nous incarnons.
Alors je me demande, si ces tâches font déjà partie d’une grisaille de nos littératures, d’un aspect réputé ingrat de nos métiers bien privilégiés, que deviennent-elles lorsque déléguées ? Que devenons-nous en tant que personne formée et payée en partie pour ces tâches ?
Pourquoi travaille-t-on à déléguer nos tâches ? #
Il y a quelques temps, des étudiants m’ont demander comment je réagirai si je me trouvais en face d’un mémoire rédigé avec IA. Voilà ce que j’ai répondu :
Si vous souhaitez l’utiliser, demandez-vous pourquoi ?
Si c’est parce que le travail vous emmerde et que vous souhaitez obtenir votre diplôme sans écrire de mémoire, alors ne le faîtes pas, ne faîtes tout simplement pas de mémoire.
Si c’est parce que vous ne passez pouvoir y arriver, que vous doutez, que vous pensez que l’autre pourra mieux faire, alors résistez, parce que le sentiment d’imposture ne disparaîtra pas avec cet utilisation, au contraire, il se transformera en sentiment de faussaire.
Si vous êtes en paix avec l’idée que le processus d’apprentissage (cristalisé dans le mémoire) se trouve annulé par cette utilisation, alors allez-y.
Je répondrai la même chose à mes collègues.
Appendice à ronger : lors de la rédaction de ce post, j’ai beaucoup pensé au premier générateur de texte de Stratchey, qui proposait à la volée, depuis un modèle normé et dénoncé comme hétéronormé, des lettres d’amour : si j’utilise le générateur pour déclarer ma flamme à un.e amant.e, alors il se pourrait que je ne sois pas si en amour que cela, et c’est peut-être tout à fait correct pour l’autre.
J’ai d’ailleurs eu une étudiante ayant expliqué en toute transparence avoir utilisé l’IA pour un travail qui interdisait son utilisation et se disant fâchée d’être punie pour sa transparence. C’est une autre ironie du sort. ↩︎