MaMe et les robots
Dernière modification : 05/02/2026
« On est en 2025, j’ai fait mon coming-out : j’utilise l’IA et je le dis en toute transparence » [propos rapportés approximatifs]
À cette déclaration tombée dans l’écoute d’une rencontre atablée officielle, ma face de lune répond par un demi sourire, ni complice ni moqueur, peut-être juste nerveux. Alors on m’interroge – en bonne experte du numérique, je dois bien avoir un avis sur les intelligences artificielles comme les boutons des projecteurs des salles connectées (à quoi, à qui ? pas leurs problèmes). Avec mon insolence à la hauteur de mon expertise numérique, je réponds :
« Moi, j’attends juste qu’on arrête d’en parler, et que l’on passe à autre chose. »
Pour être même plus précise :
j'attends comme Godot les réponses du monde,
comme Casilli les robots,
comme les canadiens depuis plusieurs années attendent le printemps hâtif annoncé par Fred la marmotte.
Pas la réponse attendue puisque laissée choir sur la table sans relance. Le comble pour une soit-disant nana-mérique de ne pas adhérer à la modernité où la conversation avec la machine est devenue la nouvelle manière d’être branché (à qui ? à quoi ? pas leurs problèmes). Je préfèrais encore quand on me demandait pourquoi les imprimantes du deuxième étage ne fonctionnaient plus.
Attendre que ça passe #
Dans ma conviction patiente que, comme les métaverses auparavant, ça va finir par passer, j’avais même tenté, il y a quelques mois, de prédire une prochaine panique morale : centrée sur le flou de l’interface aveugle, tellement présente que devenue invisible. Mais force est de constater que ça n’en finit pas de passer et que même ça s’enfonce dans les pratiques, ça creuse dans les têtes, ça s’installe un peu au bout de tous les doigts comme un réflexe tactile.
Dans la dernière assemblée de mon institution, j’en ai eu l’exemple flagrant : des refus catégoriques et fronts froissés de scepticisme, renvoyant aux limbes cryptiques les assistantes langagières pour le salut de la littérature et de l’humain, il ne restait que peu. Que de vagues souvenirs de ruines. À la place de mes anciens collègues qui avaient il y a peu assigné aux résidences informatiques les nouvelles intelligences, j’en découvrais de nouveaux, les sourcils courbes au-dessus de pupilles saturées d’enthousiasme pour une technologie qui, finalement !, pouvait bien les aider dans leurs tâches ingrates. Là où la littérature n’est pas tant là parce que c’est juste des données.
« et puis on a une licence offerte avec l’université »
« et puis c’est pas ChatGPT, c’est Copilot »
Parce que oui, cette nouvelle conviction renversante, ils ne l’ont pas trouvé au détour d’un couloir, à la lecture d’affiches instructives comme celles extra-universitaires des ateliers Debogue tes humanités. L’encouragement vient de l’intérieur du fruit :
« Copilot Chat permet notamment :
la recherche d’informations;
la rédaction, la création et la révision de contenu (ex. : documents, rapports, présentations);
l’analyse de données (ex. : courriels, réunions, fichiers);
l’automatisation de tâches (ex. : gestion et synthèse des courriels). » [propos copier-collés exactement depuis la page universitaire]
Alors autant entrer dans la modernité le front lisse et les yeux clos.
et pouf, plus de taches #
Je sais bien que jusqu’ici le discours paraît technophobe, et je m’étonne moi-même de passer pour la jeune réactionnaire de mon département aux côtés de collègues dont je ne partage pas spécialement les points de vue sur la culture numérique1.
Mais cela me pose question, dessinant sur mon front le froissement caractéristique des mous tandis que revient mon rictus nerveux sur ma face de demi-lune perplexe. Désormais les tâches ingrates, longues, non-intellectuelles, administratives – un peu grises en arrière-cour de nos professions – pourront « pouf » (autrement dit, ne plus nous embarasser).
[hypothétique début de journée en copilotage]
8h, j'ouvre mes courriels
à faire :
- valider le plan de stage d'une étudiante,
- préparer une feuille signalétique de cours,
- évaluer une proposition pour un colloque,
- préparer une série d'excercices de grammaire pour les étudiants,
- faire la correction orthographique d'un article dans un dossier dont je suis la directrice,
- rédiger un courriel pour dire de manière ferme que je ne changerai pas la note d'un étudiant qui négocie à coups de grands paragraphes,
- répondre à un courriel généré par IA me demandant si je suis intéressée par la participation à une assemblée consultative sur les futurs de l'humain.
8h15, j'envoie mes requêtes listant mes choses à faire à mon polipote
8h16, l'autre me répond
8h18, je lui demande de bien vérifier ce qu'il m'a produit
8h20, je vais soupirer ce qu'il me reste d'efforts sur le canapé du chat.
À mes chères tâches tenaces #
Peut-être est-ce par fraicheur ou perversion – ou les deux – mais je les aime – moi – ces tâches ingrates qui viennent griser ma journée. Et lorsqu’elles s’accumulent comme des crêpes, tassant toujours plus les charges mentales, je sais qu’elles disent quelque chose de vrai, de là, de concret du travail savant.
alors quoi ?
on va laisser copiloter le travail de nos salaire (par qui ? par quoi ? nos problèmes) ?
la substantifique cristalisation de la pensée ?
les vertigineuses possibilités de rater, d'être en retard, de demander des délais, de faire au mieux, d'oublier, de se tromper de conjugaison, de peut-être faire mieux, plus tard ou un jour ou pas
Au fond, ils avaient un peu raison,
cela m'arrache les cuticules de l'écrire,
ceux qui se demandaient si on serait remplacé. Mais ce n’est pas ce qui me soucie ici. Si je dois payer ce copain-pilote avec la moitié de mon salaire transformé en contrat d’auxiliaire de métier, qu’à cela ne tienne : c’est qu’au moins ces tâches auront été valorisées à la hauteur d’une rétribution. Ce qui me taraude, au-delà de nos pauvres personnes universitaires perplexes ou agitées, c’est ça :
elles deviennent quoi ces tâches ?
nos tâches ?
nos grises ?
Parce que, symboliquement, le glissement est là, bien en pente depuis l’accélération des productivités télétravaillées du post-pandémie. Ce glissement, historiquement, on a déjà pu le croiser quand le progrès a commencé à rimer en écho avec l’automatisation des tâches, cette promesse de robots pour faire ce que l’on ne veut plus faire à partir du moment où il nous a été dit que quelqu’un d’autre pouvait le faire2. Bien entendu, ce n’est pas nouveau (big up Ford).
Pourrais-tu me dire ce que deviennent mes tâches lorsque tu les fais ?
Au regard de ce que j’ai pu lire ou constater, des considérations auxquelles m’ont amené mes objets de recherche, il m’apparaît un lissage à l’horizon : un mouvement d’applatissement au rouleau-compresseur des différentes aspérités. Comme pourrait le dire M.V.R. si je l’écoutais, la coupure est d’abord rhétorique : il s’agit de dire que ces tâches ne sont pas importantes ou nobles ou littéraires, pour les laisser aller un peu plus loin, pour les vider : et ainsi le recours aux IA saque une littérature administrative, non parce qu’il s’agit de machines et de biais multiples (qui n’en a pas de biais ?), mais parce que ce qui motive ce recours, c’est bien l’argument d’une nullité des tâches à l’origine. Or, cette littérature grise qui file le blues, ensemble de documents protocolaires où se développe un jargon universitaire qui est autant un art du déguisement que du contrat éclairé, concentre certainement ce que le travail intellectuel a de plus brut et de plus dense en matière d’écriture. Si nous déléguons des tâches, ayons au moins la lumière de nos humanités pour comprendre ce qu’elles représentent en amont plutôt qu’adhérer à un discours qui nous convainc de les abandonner.
elles décident, elles communiquent, elles légitimisent, enseignent, modifient, déterminent, contrôlent, valident
elles ne sont pas dans les CVs
parce que ce n'est pas une gloire
c'est un travail
Reste-t-il que ces glissements enthousiastes me semble valoir la peine d’un University in Ruins 2. Je ne pourrais cependant prétendre pas prétendre faire une si patente fiction universitaire, alors on va juste laisser aller une série de perplexes froissements d’écriture sous le titre de MaMe et les robots
PS: Et je suis bien en désaccord avec les arguments qui ont pu m’être présentés lorsque j’ai exprimé une nouvelle perplexité face au recours à Coupe-pilote pour la version 0 d’une fiche signalétique d’un cours…. en humanités numériques. De cela je devrais faire une note à part.